Souffrance de ne pas avoir d’enfant: Comprendre et surmonter le deuil de la maternité

Faire le deuil de ne pas être mère
« Tu as des enfants ? » Cette question anodine, posée mille fois dans une vie, peut devenir un coup de poignard pour celles et ceux qui n’ont pas pu devenir parents. En tant que psychologue et femme ayant moi-même traversé cette épreuve, j’ai réalisé à quel point cette souffrance reste méconnue, minimisée, et combien les personnes concernées se sentent seules face à elle.
Il est souvent difficile d’en parler tellement la question soulève des problématiques qui relèvent de l’intime. De plus, on peut craindre de s’effondrer lorsque l’on doit y répondre et que l’on estime que le cadre n’est pas assez sécurisé ou adapté pour cela.
Pour les personnes qui ne sont pas confrontées au problème, c’est en effet une question banale, pour celles concernées, le sentiment d’être au bord du précipice, car on ne sait pas comment répondre simplement. Un « Non, je n’en ai pas » censé clore le débat, ou un « Malheureusement non, je n’ai pas cette chance » pour couper court mais qui peut aussi mettre l’autre mal à l’aise et refroidir la conversation, ou à l’inverse amener à creuser un sujet qui nous est douloureux.
Souvent aussi, l’entourage ne comprend pas, ou ne se doute pas à quel point on souffre. Malgré toute la bonne volonté de nos proches, les amis qui eux, ont des enfants, ne peuvent pas se mettre à notre place.
Selon les données récentes, un couple sur quatre en France ne parvient pas à obtenir une grossesse après 12 mois d’essai, et 3,3 millions de femmes et d’hommes ont rencontré dans leur couple des problèmes d’infertilité nécessitant une aide médicale. Pourtant, malgré ces chiffres, le sujet reste largement tabou.
Cet article vise à briser ce silence et à offrir un espace de reconnaissance à toutes ces souffrances trop souvent tues.
Les épreuves invisibles du parcours:
Célibat et désir d’enfant: quand le temps « presse »
Pour les femmes célibataires qui souhaitent devenir mères, la pression est immense. « Tu devrais te dépêcher de trouver le bon, l’horloge tourne. »
Cette phrase, répétée par l’entourage avec les meilleures intentions du monde, ajoute à l’angoisse déjà présente. Elle transforme le désir de fonder une famille en course contre la montre, où chaque rendez-vous raté devient un compte à rebours vers l’impossible.
Pour les hommes, même s’ils ont techniquement plus de temps pour devenir pères, la pression existe aussi et il est d’autant plus difficile d’en parler car la société ne pense pas forcément que le désir d’enfant peut aussi les faire souffrir. Comme si la question de la parentalité ne concernait que les femmes. Leur souffrance peut être minimisée dans des phrases telles que « Mais tu as le temps, toi, tu n’as pas d’horloge biologique qui tourne! ».
PMA, FIV, tentatives: le quotidien qui blesse
Lorsqu’on essaie de concevoir un enfant sans y parvenir, le monde entier semble soudainement peuplé de femmes enceintes et de bébés.
- Chaque grossesse annoncée par une amie devient une célébration à laquelle on doit participer avec le sourire, alors que notre cœur se brise un peu plus.
- Aller voir une amie à la maternité, offrir un cadeau de naissance alors que votre dernière FIV vient d’échouer ou que vous venez de faire une énième fausse couche : autant d’épreuves que personne ne mesure vraiment.
- La question « Et toi, c’est pour quand ? », posée innocemment, résonne comme une accusation.
Dans cette période, on en veut à son corps de ne pas faire ce pour quoi il semble « fait ». On ne pense qu’à ça. Les tensions dans le couple s’accumulent. Parfois, on en veut à l’autre, même si ce n’est la faute de personne.

Accepter de ne pas avoir d’enfant : vivre avec l’absence
Lorsqu’on arrive au moment où il faut accepter que cela ne se fera pas, une nouvelle série d’épreuves commence. Les couples se sentent comme « endeuillés » d’un enfant qui ne vient pas, « endeuillés » non par la mort, mais par l’absence.
Répondre à la question « Tu as des enfants ? » devient un exercice quotidien de gestion émotionnelle. Suit souvent : « Pourquoi tu n’en as pas ? » Puis les jugements, explicites ou implicites : « Tu as privilégié ta carrière, ta vie » – sous-entendu, tu es égoïste.
Ou encore :
« Pourquoi tu n’as pas adopté ? », comme si l’adoption était une solution simple et évidente pour tout le monde.
Pression sociale et maternité: Les situations qui isolent
Au-delà des grands moments, c’est le quotidien qui use. Se sentir exclu.e des discussions sur l’école, l’éducation, les rythmes de sommeil des enfants. S’entendre dire « Tu ne peux pas comprendre, tu n’as pas d’enfants » ou, pire encore, « Tu as de la chance, toi, tu fais ce que tu veux de ton temps. »
- On vous voit comme égoïste.
- On présuppose que si vous n’avez pas d’enfant, c’est que vous n’en avez pas voulu ou que vous ne vous en êtes pas donné les moyens.
- On attend de vous que vous vous extasiiez sans cesse sur ceux des autres alors que le simple fait de croiser le regard d’un bébé vous brise le coeur.
- On vous prend aussi souvent de haut.
- Vous vous sentez exclu.e d’un monde auquel vous n’appartenez pas : celui des parents. Combien de fois entend-on « Le plus beau jour de ma vie, c’est la naissance de mes enfants» ? Le sous-entendu est cruel : sans enfant, votre vie serait donc de moindre valeur.
Le poids des préjugés genrés sur la maternité:
Souvent, c’est la femme qui est pointée du doigt. Si le couple n’a pas d’enfant, c’est sûrement qu’elle n’en voulait pas ou qu’elle est stérile.
La société continue de juger les femmes sans enfant avec plus de sévérité que les hommes dans la même situation. Si dans des époques plus anciennes, elles étaient répudiées si elles n’enfantaient pas, aujourd’hui, elles continuent de porter le poids d’un regard accusateur et la pression sociale de la maternité.
La violence des mots autour de l’infertilité
Certaines phrases font particulièrement mal, même si elles ne sont pas toujours prononcées avec méchanceté, mais c’est à se demander si certaines personnes réfléchissent avant de parler:
- « Si tu n’en as pas, c’est que tu n’en voulais pas vraiment. Sinon tu aurais tout fait pour.»
- « Quand un enfant ne vient pas dans un couple, c’est qu’on n’est pas avec le bon partenaire. »
- Se voir refuser un rendez-vous dans une clinique de fertilité parce que l’âge limite est dépassé.
Ces remarques, même maladroites plutôt qu’intentionnellement méchantes, font partie d’une violence ordinaire que subissent les personnes sans enfant. En les lisant, elles peuvent vous sembler particulièrement violentes, voire surréalistes ou même inventées, mais je les ai toutes entendues personnellement.

Faire le deuil de ne pas être mère: Les dimensions psychologiques
Le deuil de la maternité biologique est important. Il s’agit d’un état psychologique très pénible, dont la durée et l’intensité varient selon les femmes. Plusieurs éléments entrent en jeu : la personnalité, l’histoire personnelle, la relation de couple, et surtout ce que l’enfant et le désir d’enfant représentent symboliquement.
Pour certaines femmes, ne pas avoir d’enfant s’accompagne d’un sentiment d’échec profond, d’une impression de ne pas être « une vraie femme ». Chez les femmes sans enfant, le désir de concevoir multiplie le risque de mauvaise santé mentale par 2,8 par rapport à celles qui ne le souhaitent plus.
Il n’est pas rare qu’une phase dépressive accompagne ce deuil.
La souffrance est réelle, légitime, et mérite d’être reconnue.
Un deuil sans reconnaissance sociale: la souffrance de ne pas être mère
Ce deuil est d’une nature particulière : c’est le deuil d’un potentiel, d’un avenir qui ne sera pas, d’une identité parentale qu’on ne pourra pas incarner. Il ne s’agit pas d’un véritable deuil où la disparition serait définitive, irréversible. Un mort ne vient pas alors qu’un absent peut toujours venir – même si, passé un certain âge, cette possibilité devient purement théorique.
Le modèle de la famille est omniprésent dans notre société, ce qui explique pourquoi il est si difficile de renoncer au rêve de fonder une famille. La personne qui fait ce deuil est confrontée à sa réalité tous les jours.
Surmonter le deuil de la maternité: Vers un chemin de guérison
Mais comment faire le deuil de la maternité? Plus facile à dire qu’à faire!
Briser l’isolement après un deuil de maternité ou une infertilité
La première étape est de sortir du silence. Cette souffrance est réelle, elle mérite d’être nommée, partagée. Parler à des personnes de confiance, rejoindre des groupes de parole ou des associations peut aider à se sentir moins seul.e.
C’est ce qui m’a le plus manqué. Je ne trouvais pas d’espace, de professionnels vers qui me tourner. On vous aide si vous êtes suivi.es dans un parcours médical pour la fertilité, mais une fois qu’il est acté que cela ne fonctionnera pas ou que vous avez passé l’âge, vous vous retrouvez lâché.es dans la nature. « Au revoir et merci, on ne peut plus rien pour vous. Vous devrez faire avec ».
C’est d’une violence rare.
Ma gratitude est infinie envers les amies qui se trouvaient dans la même situation que moi, ou mon compagnon, et avec qui j’ai pu échanger durant de longues heures à ce sujet. Trouvez des allié.es qui vivent la même chose!
Accompagnement psychologique: pourquoi consulter un psy pour ce deuil?
Un suivi avec un psychologue ou un thérapeute spécialisé dans ces questions peut être précieux. Il permet de :
- Mettre des mots sur sa souffrance
- Travailler sur le deuil et son acceptation progressive
- Retrouver un sens à sa vie au-delà de la parentalité
- Reconstruire son identité et son estime de soi
- Apaiser les tensions dans le couple si nécessaire
Vie sans enfant: redéfinir son identité et trouver du sens
Il ne s’agit pas de se trouver des « lots de consolation », mais de construire progressivement une vie qui a du sens, même si elle est différente de celle qu’on avait imaginée. Cela peut passer par l’investissement dans des projets créatifs, professionnels, relationnels, dans le parrainage, ou toute autre forme d’engagement qui résonne avec vos valeurs.
Vous avez tous.tes quelque chose à apporter au monde et qui vous nourrit intérieurement, au-delà de la parentalité.

Message aux proches : comment mieux accompagner?
Si vous avez dans votre entourage une personne qui souffre de ne pas avoir d’enfant, voici quelques conseils :
Ce qu’il ne faut pas dire à une personne qui souffre de ne pas avoir d’enfant:
- « Tu as de la chance, au moins tu es libre »
- « Pourquoi tu n’adoptes pas ? »
- « C’est peut-être que tu n’étais pas avec la bonne personne »
- « Arrête d’y penser et ça viendra »
- « Tu ne peux pas comprendre, tu n’as pas d’enfants »
Ce qui peut vraiment aider face au deuil de la maternité ou de la parentalité:
- Reconnaître la souffrance sans chercher à la minimiser
- Être présent sans être intrusif
- Respecter le besoin de silence de la personne si elle ne souhaite pas en parler
- Ne pas présupposer que l’absence d’enfant est un choix
- Continuer à inviter la personne, même aux événements familiaux, en respectant qu’elle puisse décliner.
En conclusion: Vous n’êtes pas seul.e dans cette souffrance
Vivre sans enfant quand on en voulait est une épreuve profonde, complexe, et souvent invisible. La société a besoin d’évoluer pour mieux reconnaître cette souffrance et créer des espaces de parole.
Si vous vivez cette situation, sachez que votre souffrance est légitime.
Vous n’êtes pas seul.e. Vous n’avez pas à justifier votre douleur ni à faire semblant d’aller bien.
Et surtout, votre vie a de la valeur, même si elle ne correspond pas au schéma traditionnel.
En tant que psychologue ayant traversé cette épreuve, je peux vous accompagner dans ce chemin difficile, sans jugement, avec empathie et compréhension.
Si vous souhaitez en parler, n’hésitez pas à prendre rendez-vous. Vous méritez d’être entendu.e et accompagné.e dans cette épreuve.
Prenez soin de vous…

FAQ:
Q : Comment faire le deuil de ne pas être mère ?
R : Le deuil de la maternité est un processus progressif qui nécessite du temps et souvent un accompagnement psychologique. Il s’agit d’accepter cette réalité tout en reconstruisant un sens à sa vie.
Q : Est-ce normal de souffrir autant de ne pas avoir d’enfant ?
R : Oui, cette souffrance est parfaitement légitime et normale. Elle touche des millions de personnes et mérite d’être reconnue et accompagnée.
Q : Combien de temps dure le deuil de la maternité ?
R : La durée varie selon chaque personne. Il n’y a pas de “norme”. Certaines personnes traversent cette épreuve en quelques mois, d’autres ont besoin de plusieurs années.
Q : Un psychologue peut-il vraiment aider en cas d’infertilité ?
R : Oui, l’accompagnement psychologique permet de mettre des mots sur sa souffrance, de travailler sur l’acceptation et de retrouver un équilibre émotionnel.
Q : Faut-il en parler à son entourage ou rester discret ?
R : Chaque personne est libre de choisir. Parler peut soulager et briser l’isolement, mais vous avez aussi le droit de préserver votre intimité.
Sources :
Rapport sur les causes d’infertilité, Ministère des Solidarités et de la Santé, 2022
Institut National d’Études Démographiques (INED), 2017
Fondation pour la Recherche Médicale
Organisation Mondiale de la Santé (OMS), 2023
