IA et cerveau

IA et cerveau : que perd-on quand on laisse les machines penser à notre place?

IA et cerveau @https://pixabay.com/photos/woman-face-connection-networked-3509145/

L’impact de l’IA sur le cerveau humain, suscite aujourd’hui de nombreuses questions, notamment avec l’essor d’outils comme ChatGPT.

Des informations sur l’utilité de l’IA, on en trouve partout, vous avez forcément dû tomber dessus. 

ChatGPT pour rédiger un email. Midjourney pour illustrer un post. Un assistant IA pour planifier sa semaine, résumer un livre, créer une recette avec ce qu’il reste dans les placards, ou même analyser votre dressing pour vous aider à composer des tenues! La promesse est séduisante : gagner du temps, simplifier la vie, déléguer ce qui est fastidieux.

Je ne sais pas si vous avez déjà tenté l’expérience des IA, ou si vous faites partie des gens qui s’en tiennent fermement éloignés, mais ça vaut le coup qu’on s’y intéresse.

En tant que psychologue, cette évolution m’interroge particulièrement. Car derrière la question technologique se cache une question profondément humaine : que devient notre relation à nous-mêmes quand nous déléguons de plus en plus nos pensées, nos décisions et même nos émotions à des machines ?

IA et cerveau font-ils bon ménage?

Je consomme pas mal de contenus en ligne mais j’aime bien aussi faire marcher mon cerveau. Et récemment, j’en suis venue à me poser cette question? Chat GPT nous rendrait-il de plus en plus feignant.es?

En effet, si l’IA se développe massivement et nous rend bien des services, elle grignote de plus en plus sur les tâches que l’on réalisait soi-même avant, et dont certaines, ne nous le cachons pas, étaient vraiment pénibles. 

Beaucoup de personnes dont je suis le travail, que ce soit sur Instagram, YouTube, ou dans la vraie vie, avouent se servir de l’IA pour se faciliter la vie. Avant de les entendre en parler pour certaines tâches, je n’aurais parfois jamais eu l’idée de l’utiliser ainsi. 

Est-ce une mauvaise chose? A priori non mais si on décortique un peu…ça pose quand même question.

ChatGPT, Midjourney, assistants IA et cerveau : Et si on s’appauvrissait sans le réaliser ?

impact de l'IA sur le cerveau @https://pixabay.com/photos/brain-hand-grey-gray-brain-4961452/

Quel est l’impact de l’IA sur le cerveau? C’est la question qui me trotte dans la tête, en tant que psychologue et en tant qu’être humain qui peint, qui pense, qui ressent. Elle n’est pas simple. Et elle mérite qu’on s’y arrête vraiment.

Déjà, d’un point de vue purement artistique, je trouve navrant de retrouver toujours les mêmes styles d’illustrations. Vous voyez de quoi je parle? Je me balade pas mal sur Linkedin et je ne sais pas si vous avez pu l’observer aussi, mais tout le monde ou presque, illustre ses posts avec ces mêmes pseudo personnages Pixar, qui se ressemblent tous et sont, à mon avis, particulièrement moches.

Mais au-delà de l’esthétisme, je me demande si ceux qui les publient ne voient pas qu’en agissant ainsi, personne ne sort vraiment du lot, vu que tous les contenus se ressemblent. Peut-être qu’il n’y a que moi que ça gêne. Mais il me semble que l’oeil est attiré par la nouveauté, non? Sinon on scrolle sans vraiment s’arrêter.

Idem pour Instagram. Tous les posts suivent la même trame. Je consulte par exemple pas mal de comptes qui proposent des recettes de cuisine, et tous les réels commencent par « Savais-tu qu’avec une banane, du beurre de cacahuète et du chocolat, tu pouvais faire un merveilleux en-cas, ou avec 3 épinards et des oeufs tu pouvais obtenir…

Ce sont aussi toujours les mêmes musiques et les mêmes voix off qui sont utilisées.

Suis-je la seule à trouver ça barbant? N’a t-on pas envie de voir des choses qui nous surprennent, nous sortent de nos habitudes? Visiblement pas. Une personne a dû publier un contenu de ce format au début, ça a fonctionné, et à présent, les IA proposent aux personnes de créer les leurs sur ce même modèle. Ou pire, à force d’en voir des semblables, on se croit obligé.e de faire la même chose, laissant de côté sa propre créativité.

Mais alors, faut-il jeter son ChatGPT aux orties ?

Non. Et je ne vais pas vous tenir ce discours. Je ne cherche pas à diaboliser l’IA qui a des avantages considérables dans différents domaines: médical, éducatif, scientifique. Et certaines tâches fastidieuses méritent effectivement d’être déléguées pour récupérer du temps et de l’énergie pour ce qui compte vraiment pour nous.

Mais ne s’expose-t-on pas à un appauvrissement de nos cerveaux à force de confier à des machines toutes les tâches qui le faisaient travailler jusqu’alors?

Ce que la science dit : l’IA réduit-elle l’activité de notre cerveau ?

La question n’est pas seulement philosophique. Des chercheurs commencent à mesurer concrètement ce qui se passe dans notre cerveau quand nous utilisons l’IA de façon répétée — et les résultats méritent qu’on s’y intéresse.

L’étude du MIT 2025 : votre cerveau sur ChatGPT

54 adultes répartis en trois groupes (sans outil, avec Google, ou avec ChatGPT) ont rédigé des essais pendant quatre mois, pendant que leur activité cérébrale était mesurée par EEG.

Le résultat est sans appel : les participants qui utilisaient ChatGPT présentaient une activité cérébrale significativement plus faible que les deux autres groupes. Plus frappant encore, 83 % d’entre eux ne se souvenaient d’aucun passage de leur texte, même quelques minutes après l’avoir terminé.

Les chercheurs évoquent un phénomène d’atrophie cognitive : le cerveau, face à un assistant qui prend en charge la réflexion, réduit progressivement son niveau d’engagement. C’est le principe bien connu en neurosciences du « use it or lose it », les connexions neuronales qu’on ne sollicite plus s’affaiblissent, comme un muscle qu’on n’entraîne pas.

IA et pensée critique : sommes-nous en train de perdre confiance en nous ?

Je me suis demandé aussi si une fois qu’on a laissé à Chat GPT le soin de rédiger des synthèses ou des articles à notre place, on ne perdait tout simplement pas confiance en nous en se disant que l’IA écrit bien mieux que ce qu’on aurait fait.

Une enquête publiée lors de la conférence CHI 2025 auprès de travailleurs du savoir, a mis en évidence que l’usage de l’IA générative s’accompagnait d’une réduction auto-déclarée de l’effort cognitif et de la confiance en son propre jugement. En clair : on pense moins par soi-même, et on doute davantage de sa propre capacité à le faire.

Une autre étude publiée dans Science Advances (Doshi & Hauser, 2024) souligne toutefois un paradoxe intéressant : l’IA générative peut stimuler la créativité individuelle à court terme, mais elle réduit la diversité collective des contenus produits. Tout le monde crée davantage, mais tout le monde crée pareil. C’est ce qui se produit avec les illustrations pseudo-Pixar sur LinkedIn ou les posts Insta dont je parlais précédemment.

Attention et cerveau : les chiffres qui font réfléchir

Notre attention s’effrite:

  • 2 minutes 30: Temps d’attention moyen sur écran en 2000
  • 47 secondes: Temps d’attention moyen sur écran en 2024

Cette chute spectaculaire traduit un déclin réel de notre capacité de concentration dans un environnement saturé de stimuli numériques. L’IA n’est pas seule responsable — les réseaux sociaux, les notifications, la surcharge informationnelle y participent largement. Mais elle accélère le phénomène : en éliminant le temps de chercher, de tâtonner, de se souvenir, elle supprime aussi ces micro-efforts qui font travailler notre cerveau.

Beaucoup de personnes que je reçois en consultation décrivent justement cette sensation de cerveau saturé, de difficulté à se concentrer ou à ralentir mentalement.

Alors IA et cerveau: amis ou ennemis?

La nuance que les chercheurs du MIT eux-mêmes soulignent est la suivante : l’IA utilisée après un effort cognitif initial autonome peut au contraire stimuler l’activité cérébrale. Ce n’est pas l’outil le problème, c’est la passivité totale qu’il peut induire.

Ce qu’on abandonne vraiment en déléguant à l’IA

Au-delà des neurones, il y a quelque chose de plus profond en jeu.

La fierté de créer quelque chose qui nous appartient

Il y a une satisfaction particulière, et je dirais même une nécessité psychologique, à produire quelque chose qui porte notre empreinte. Avoir cherché ses mots, hésité, recommencé, et finalement trouver la phrase juste.

Or, cette capacité à créer, réfléchir, formuler ses propres idées, n’est pas qu’une perte de temps. Elle joue un rôle essentiel dans la construction de l’estime de soi, du sentiment de compétence, de l’identité.

ChatGPT et cognition : et si on ne savait plus réfléchir seuls ?

Dans un autre domaine, je me demande si à force de s’adresser à son téléphone ou son ordinateur pour résoudre des problèmes, même mineurs, notre cerveau sera toujours en capacité de se débrouiller seul si besoin. Qu’en est-il de notre dépendance aux technologies ? Si une panne informatique survenait, saurions-nous retrouver nos réflexes cognitifs d’avant pour trouver des solutions? Qui aujourd’hui sait s’orienter sans son GPS?

Tolérance à la frustration : un muscle psychologique qui s’atrophie

J’ai l’impression aussi que cela ne nous apprend pas la patience. On ne tolère plus la frustration car on obtient vite des réponses, des services, et on s’impatiente quand il y a un peu de retard ou que ça ne va pas assez vite à notre goût. 

L’IA nous habitue à l’immédiateté. On pose une question, on obtient une réponse en trois secondes. Ce confort a un revers : on perd progressivement la capacité à tolérer le temps qu’il faut parfois pour comprendre, apprendre, construire quelque chose. Or, la frustration, l’effort, la patience, ne sont pas des ennemis. Ce sont des muscles psychologiques essentiels.

Cette difficulté à tolérer l’attente ou l’incertitude, est souvent liée à l’anxiété. Le cerveau cherche des réponses immédiates pour se rassurer.

La relation humaine face aux robots psys et aux compagnons virtuels

dépendance aux technologies @https://pixabay.com/photos/ai-robot-artificial-intelligence-7977960/

Dans mon métier de psychologue, il existe aussi des services qui proposent des robots psys, et plus globalement, nombreux sont ceux qui avouent utiliser Chat GPT comme thérapeute. Au-delà de la question de savoir si les IA sont suffisamment formées pour recueillir la souffrance (peut-être, et sans doute qu’elles deviendront des expertes avec le temps), avez-vous vraiment envie de confier toute votre vie, vos chagrins, vos doutes, à des machines?

Sans parler de la confidentialité bien sûr, car tout ce que vous lui confiez est enregistré sur des serveurs et pourrait un jour ou l’autre vous desservir ou être utilisé contre vous. Un robot peut compiler toutes les réponses possibles à un problème. Il ne peut pas vous connaître, dans votre singularité, votre histoire, vos contradictions. Et c’est précisément dans cet espace entre vous et un autre humain qui vous écoute vraiment, que quelque chose peut se transformer.

Une IA peut proposer des réponses. Mais elle ne peut pas rencontrer une personne. Dans une thérapie, ce qui transforme vraiment, les choses n’est pas seulement l’information donnée, mais la relation humaine, l’écoute et la compréhension fine d’une histoire singulière.

J’ai regardé un film l’autre jour, Companion, que j’ai trouvé assez intéressant, pas tellement par l’histoire en elle-même, mais par les questions qu’il soulève. Dans ce film, un jeune homme a loué une petite amie-robot, qu’il a paramétrée exactement pour répondre à ses besoins et envies, et qu’il l’utilise dans un but particulier, que je ne dévoile pas ici pour celles et ceux qui voudraient le voir.

Au-delà de la tristesse que cela renvoie de la solitude de certaines personnes (à quel point faut-il se sentir seul pour prendre un robot comme compagne ou compagnon?), même si c’est une fiction, on imagine sans mal que ce sera sans doute le cas dans quelques années.

D’ailleurs cela existe déjà, et on peut craindre que certaines personnes ne feront plus l’effort d’aller vers les autres humains pour créer de véritables relations. Plus besoin d’apprendre à découvrir l’autre, de créer avec lui ou elle des souvenirs, il suffira de les implanter dans la carte mémoire d’un robot. Est-ce que c’est ce que nous voulons vraiment? Je ne peux pas m’empêcher de penser à ce qu’on abandonne : l’imprévisibilité de l’autre, l’effort de se découvrir mutuellement, la chaleur imparfaite d’une vraie présence.

dépendance aux technologies @https://pixabay.com/photos/hand-woman-female-man-touch-3035665/

Je ne refuse absolument pas le progrès, loin de là, mais j’ai l’impression qu’à vouloir de plus en plus se faciliter la vie, on la réduit peu à peu à ce qui fait justement sa beauté. Son imprévisibilité, l’effort et la patience que demandent certaines choses (l’apprentissage, la construction d’une relation, d’une oeuvre, et même d’une réflexion. ) Si une IA nous prémâche tout le travail, n’allons pas finir par nous ennuyer? 

La relation entre IA et cerveau n’est que l’étape suivante d’un phénomène plus ancien

Avant de pointer ChatGPT du doigt, il faut être honnête : nous avons commencé à confier notre mémoire à d’autres, bien avant lui.

L’EFFET GOOGLE · Etude de SPARROW, LIU & WEGNER · COLUMBIA / HARVARD · 2011

Dès lors qu’on sait qu’une information est accessible en ligne, on fait moins l’effort pour la mémoriser. Notre cerveau encode non plus ce que l’on sait, mais le trouver. Internet devient une forme de disque dur externe.

Ce phénomène s’est amplifié avec les GPS (qui ont réduit notre sens de l’orientation), les calendriers numériques et les répertoires de nos téléphones (qui ont allégé notre mémoire des dates et des numéros), et maintenant avec l’IA générative qui elle, ne se contente plus de stocker : elle pense à notre place.

L’humain a toujours utilisé des outils pour augmenter ses capacités. L’écriture elle-même est une forme d’externalisation de la mémoire. Mais la vitesse et l’ampleur du phénomène sont inédites, et c’est là que réside le risque. Quand tout s’accélère, le cerveau n’a plus le temps de s’adapter.

Comment utiliser l’IA sans perdre sa tête : 4 principes concrets

Je ne vais pas vous dire d’arrêter d’utiliser ChatGPT. Ce serait hypocrite, j’y ai recours moi-même pour certaines tâches. Mais voici quelques principes pour rester acteur de sa propre vie mentale.

1. Réfléchissez d’abord, demandez ensuite.

Commencez par écrire vos propres idées, même en désordre, avant de demander à l’IA de les affiner. L’effort initial, même imparfait, préserve l’engagement cognitif. Et puis ensuite, réécrivez, modifiez, utilisez vos propres mots, vos expériences.

Le flot de pensées peut être un outil très efficace pour ça. Je vous en parle plus en détails dans cet article.

2. Identifiez les domaines que vous ne déléguez pas à l’IA.

Apprendre une langue, cuisiner, écrire, peindre, construire une relation. Dans ces domaines, court-circuiter l’effort revient à se priver de ce qui nourrit vraiment.

3. Entraînez votre tolérance à l’inconfort.

La frustration de ne pas trouver immédiatement, l’ennui d’une attente, l’effort d’une recherche manuelle, ce sont des muscles psychologiques. Parfois, chercher soi-même est un acte de soin envers son propre cerveau.

4. Soyez vigilant sur la confidentialité.

Tout ce que vous confiez à une IA est stocké sur des serveurs. Vos doutes, vos projets, vos peines, si vous les partagez avec une machine, ils ne vous appartiennent plus vraiment.

IA et qualité de vie : à vous de choisir consciemment

ChatGPT et cognition https://pixabay.com/photos/technology-hands-agreement-okay-4256272/

Il ne s’agit pas de rejeter l’IA en bloc, ni de la laisser envahir toutes les dimensions de votre vie par défaut. Il s’agit de choisir consciemment.

La question n’est peut-être pas : l’IA est-elle bonne ou mauvaise ?

La vraie question pourrait être : quelle place voulons-nous lui donner dans notre vie mentale?

Garder des espaces où l’on réfléchit, crée, doute, cherche par soi-même, reste essentiel pour notre équilibre psychologique.

Mais dans une époque où tout s’accélère, (informations, sollicitations, décisions) beaucoup de personnes ressentent aussi une fatigue mentale, une perte de repères ou de confiance en elles.

Dans ces moments-là, parler avec une personne réelle peut faire toute la différence.

Si ces questions résonnent pour vous (autour de l’anxiété, de l’estime de soi, la surcharge mentale ou de la difficulté à se reconnecter à soi), un accompagnement psychologique peut être un espace pour ralentir et retrouver votre propre boussole intérieure.

Vous pouvez consulter les ressources du blog ou prendre rendez-vous si vous souhaitez vous faire accompagner.

SOURCES SCIENTIFIQUES

· Sparrow, B., Liu, J., & Wegner, D. M. (2011). Google Effects on Memory. Science, 333(6043).

· Kosmyna, N. et al. (2025). Your Brain on ChatGPT. MIT Media Lab (preprint).

· Doshi, A. R., & Hauser, O. P. (2024). Generative AI enhances individual creativity but reduces the collective diversity of novel content. Science Advances, 10(28).

· Lee, H. et al. (2025). The Impact of Generative AI on Critical Thinking. Proceedings of CHI 2025.

· Dergaa, I. et al. (2024). From tools to threats. Frontiers in Psychology, 15.

· Données sur l’attention : University of California / Lefebvre Dalloz Compétences (2024).

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